Seydou Keïta, portraits d’élégance

Seydou Keïta (1921-2001), photographe autodidacte malien, ayant acquis une grande notoriété dans toute l’Afrique de l’Ouest.  Fils de menuisier, il appartient à la famille Keïta, fondatrice de l’empire du Mali. En 1939, son oncle lui rapporte de Dakar un Kodak Brownie (premier appareil photo de Cartier-Bresson). Après la seconde guerre mondiale, il s’y met sérieusement auprès du photographe-instituteur Mountaga Dembelé, et aussi au sein du studio de Pierre Garnier. Seydou Keïta a contribué à la création d’une photographie africaine de qualité : « un noir qui photographie les noirs ».

Le Grand Palais a consacré, en ce début d’été, la plus grande rétrospective dédiée à l’oeuvre de l’un des pères de la photographie africaine.

Véritable témoignage sociologique des années 50 et 60 sur la jeunesse élégante et stylée bamakoise : femmes en jupons, robes imprimées, hommes en costumes européens, avec des accessoires, parfois avec un scooter ou même sa propre voiture. Jeune, riche, belle, élégante, sa clientèle avait compris son talent. Il obtenait en une seule prise, en quelques secondes, des images extraordinaires. Le noir et blanc ajoute à la noblesse des clichés, pris de ¾ dans son studio en face de la gare de Bamako, où les clients faisaient la queue. Jusqu’à 40 portraits par jour au format 13×18… Ses sujets s’imposent comme des évidences, entre modestie, simplicité, raffinement et fierté. Avec une captation en lumière du jour, la plus naturelle et diffuse, il obtient un velouté et un soyeux dignes des photos hollywoodiennes.

« Le portrait en buste de biais, c’est moi qui l’ai inventé »

affirmait fièrement Seydou Keïta.


«Ce qui est très important sur ces photos : c’est un noir qui a photographié des noirs, avant c’était des blancs qui photographiaient les noirs, comme des photos ethnologiques» explique Jean Pigozzi. Le propriétaire de la fondation éponyme qui a redécouvert en 1991 l’œuvre de Seydou Keïta, et qui a prêté des photos de l’exposition.

Pourquoi Seydou Keïta n’a jamais photographié de blancs ?

Il y a eu de rares commandes, mais les négatifs n’ont jamais été retrouvés. C’est la dernière décennie de la présence coloniale française au Mali (années 1950).  Seydou Keïta a connu le colonialisme : l’évolution vers la modernité, la naissance de la République du Mali, le coup d’état et la démocratie.  » Pas de position politique avérée, sauf cette allusion symbolique sur deux photographies où des femmes portent des camisoles avec des losanges noirs sur fond blanc. Ralliement au parti politique de Modibo Keïta qui sera le premier président du Mali. A partir de 1962, il devient le photographe officiel du gouvernement malien et fera à la fois la couverture des événements officiels, mais aussi les photos d’identité judiciaires. De toute cette période, il ne nous reste rien. Il prend sa retraite en 1977 et personne n’a cherché à  retrouver ces photos ». Seydou Keïta a déconstruit l’imagerie coloniale : les Africains ont été pris en photo pour être exposés  aux Occidentaux.  Chez lui, « l’Africain » devient une personne singulière. Le client décide de  la composition de sa photo (pose, fond visuel, accessoires…), il en est le maître et garde le plein pouvoir sur son image unique. Keita se contente juste de garder (précieusement !) le négatif.

Seydou-Keita-jeune-homme-à-la-fleur-768x1024Personne ne sait vraiment pourquoi Seydou Keïta a fermé son studio pour se mettre en 1962 au service du gouvernement malien. Après son départ à la retraite en 1977, Seydou Keïta accepte encore deux commandes pour les magasins Tati et Harper’s Bazar dans les années 1980… encore un mystère : aucun cliché ne sera retrouvé dans la rétrospective. Quinze ans après sa mort, Seydou Keïta figure parmi les meilleurs portraitistes du XXe siècle, sa photo L’homme à la fleur a inspiré des artistes comme Janet Jackson et son œuvre impressionnée beaucoup de photographes.

Une petite photo payée 300 francs CFA par les clients de Seydou Keita vaut aujourd’hui entre 10 000 € et 12 000 €. Pour un grand tirage argentique moderne, il faut débourser près de 20 000 €, mais on est encore très loin de la vraie valeur du photographe, comparable à d’autres photographes de sa catégorie, remarque Jean Pigozzi, également propriétaire de la plus grande collection d’art contemporain africain (CAAC) : « Ça n’a pas tellement augmenté depuis sa mort, parce que, d’une manière générale, la photo n’a pas tellement augmenté. Deuxièmement, pour la photo africaine, il n’y a pas tellement de bourgeois qui veulent avoir une photo africaine dans leur salon. Et comme les bourgeois achètent les photos… Ce qui m’étonne, c’est que les rappeurs, les joueurs de football ou les Noirs qui ont gagné beaucoup d’argent ne se sont pas rués sur les photos de Keïta. Mais cela viendra… »

Album de l’exposition Seydou Keita (période de 1948 à 1962), édité par la RMN (Réunion des Musées Nationaux), 35 €. Exposition au Grand Palais (galeries nationales du 31 mars au 11 juillet).

Sources : www.seydoukeitaphotographer.com/fr et www.grandpalais.fr/fr/evenement/seydoukeita

 

 

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